Les principaux obstacles au libre
choix [note]
La transformation du réseau de la santé
et des services sociaux
La formation du personnel en matière de planning
des naissances
Les préjugés et les valeurs personnelles
L'absence d'éducation sexuelle
L'absence de statistiques
La médicalisation de la reproduction
L'industrie pharmaceutique
Le mouvement anti-choix (pro-vie)
La contrainte à la maternité
Les rapports femmes-hommes
Les femmes et le pouvoir
Le facteur démographique
Conclusion
Les services de planning des naissances jouent un rôle central
dans la prise en charge par les femmes de leur corps, de leur sexualité,
de leur fertilité et de leur santé. Pour ce faire, les services
doivent les soutenir, répondre à leurs besoins et faciliter
l'exercice du libre choix. Pour pouvoir prendre des décisions de
façon éclairée, les femmes doivent aussi être
conscientes des facteurs qui les influencent ou font pression sur elles.
Or, les chemins qui mènent au libre choix et à l'accessibilité
des services de planning de naissances adaptés aux besoins des
femmes sont parsemés d'embûches. Qu'il s'agisse de la diminution
des ressources du système de santé, du mouvement anti-choix
ou encore de la place inégale qu'occupent les femmes dans notre
société, les obstacles sont malheureusement nombreux et
variés. Chose certaine, on ne peut penser agir pour l'amélioration
des services sans savoir ce qui, encore aujourd'hui, y fait obstruction.
retour en haut
La transformation du réseau de la santé
et des services sociaux
Le système de santé et des services sociaux du Québec
a subi de multiples transformations au cours de la dernière décennie:
décentralisation, redéfinition des rôles et mandats
des établissements, virage ambulatoire, compressions budgétaires,
etc. Pour le gouvernement québécois, l'obsession du déficit
zéro a été la principale toile de fond de son entreprise
de reconfiguration du réseau de la santé et des services
sociaux. En fait, les décideurs étaient convaincus de pouvoir
améliorer la qualité des soins en effectuant d'importantes
économies, et ce, sans trop perturber le système de santé.
Mais les résultats sont tout autre: «... Après 1,9
milliard $ de compressions depuis 1995-1996: une dizaine d'hôpitaux
fermés, de multiples fusions d'établissements, la réduction
du personnel et la surcharge du personnel restant, une diminution tangible
de la qualité et de l'accessibilité des services —
avec des volumes et délais d'attente accrus et de nombreux besoins
laissés pour compte.» (Lapierre, 1998, p. 9)
À l'heure actuelle, il demeure encore difficile de déterminer
si l'impact de ces transformations sur les services de planning des naissances
relève des conséquences du virage ambulatoire ou des coupures
budgétaires. Chose certaine, les services de planning n'en sont
pas sortis indemnes. Voici quelques exemples des impacts des réformes
que nous avons pu observer depuis 1992:
- la régie régionale de Montréal-Centre a fermé
des établissements hospitaliers (Reddy Mémorial et Queen
Elizabeth) où étaient offerts des services de planning
des naissances et d'avortement, sans transfert de budget ni d'équipement
à d'autres établissements du secteur afin d'assurer la
continuité des services;
- les restrictions budgétaires ont amené l'hôpital
Royal Victoria à cesser d'offrir des services d'avortement de
deuxième trimestre;
- en Montérégie, l'hôpital Charles-Lemoyne a démantelé
sa clinique de planning des naissances. Il offre maintenant le service
d'avortement au département de chirurgies d'un jour et réfère
les femmes qui ont besoin d'un autre service de planning des naissances
à un autre établissement;
- plusieurs CLSC ont vu leurs services de planning se diluer à
l'intérieur des services courants ou des modules enfance-jeunesse-famille;
- des CLSC ont vu leur programme de planning diminuer, comme le Centre
de santé Sainte-Famille (Abitibi-Témiscamingue), qui a
amputé d'une journée son programme de planning;
- d'autres CLSC ont affecté leur personnel en planning à
d'autres services, etc.
Les responsables des services de planning ont présenté
un portrait peu reluisant de leur réalité au travail: la
grande majorité constate une augmentation des besoins et des demandes
de services, la complexification des problématiques, l'augmentation
de leurs tâches, et ce, dans un contexte de restrictions budgétaires
et humaines.
Cet état de fait présente des obstacles certains quant
à la qualité des services. D'une part, l'accessibilité
aux services diminue. D'autre part, le personnel doit diminuer le temps
passé avec chaque femme et n'est plus en mesure d'offrir des consultations
complètes nécessitant information et prise en compte de
l'état de santé globale et de la réalité de
vie des femmes, et ce, en dépit du fait que les rencontres individuelles
constituent le principal mode d'intervention en planning, tel que l'a
révélé notre enquête. Dans ce contexte, les
services deviennent davantage axés sur le curatif que sur le préventif.
L'intégration des services de planning des naissances dans les
services courants les rend invisibles et moins accessibles, et conduit
au morcellement de ces services. Cette pratique ne permet pas de maintenir
des équipes multidisciplinaires structurées qui développent
les approches particulières nécessaires dans ce domaine.
Cette intégration au sein des services courants augmente aussi
les risques pour les femmes d'être confrontées à du
personnel qui n'est pas au courant des derniers développements
en la matière ou qui n'est pas à l'aise avec la sexualité
et la notion de libre choix.
retour en haut
La formation du personnel en matière
de planning des naissances
La formation du personnel provient principalement de deux sources: des
maisons d'enseignement et des compagnies pharmaceutiques. Les programmes
d'études consacrent un nombre d'heures limité au planning
des naissances, à la sexualité des femmes et aux particularités
de la santé des femmes en général. Le mouvement pour
la santé des femmes a longtemps revendiqué des programmes
de formation qui sensibilisent le personnel de la santé aux aspects
psychosociaux et sexuels du planning, à la relation d'aide, aux
approches de consultation qui favorisent l'exercice du libre choix, à
l'intervention adaptée aux réalités des femmes, des
adolescentes, des femmes lesbiennes ou bisexuelles, des femmes provenant
de différentes communautés ethnoculturelles. Encore aujourd'hui,
la formation professionnelle met l'accent sur les connaissances biomédicales
et laisse bien peu de place aux autres aspects qui tiennent compte des
déterminants de la santé et de la réalité
des femmes dans ses multiples dimensions.
Quant à la deuxième source de formation, elle provient
des compagnies pharmaceutiques qui produisent l'information et la formation
la plus organisée, la plus soutenue, la plus accessible mais aussi
la moins critique. Cette formation, qui est davantage du ressort de la
promotion et du marketing de nouveaux produits auprès des personnes
qui pourront les prescrire, est souvent incomplète: elle ne tient
pas toujours compte des aspects psychosociaux et sexuels du planning des
naissances, c'est-à-dire de l'ensemble des facteurs qui entrent
en jeu dans le choix.
Le personnel intervenant en planning des naissances déplorent
le manque d'accès à une formation continue en matière
de planning des naissances. En effet, les établissements ont coupé
dans les budgets de formation et n'assurent à peu près plus
de remplacement de personnel pendant ces journées. Dans sa réaction
aux Orientations ministérielles en matière de planification
des naissances, le mouvement pour la santé des femmes s'inquiétait
qu'il n'y ait nulle mention de la formation du personnel ni du soutien
qui sera offert à celui-ci pour développer les approches
privilégiées d'interventions prévues. Pourtant, le
premier outil pour des services de qualité, adaptés aux
besoins des femmes et respectueux de leur santé et de leur choix,
est la formation du personnel dans tous les milieux de pratique.
retour en haut
Les préjugés et les valeurs
personnelles
La morale, sociale et personnelle, et les jugements de valeur sur la sexualité
et sur le planning des naissances influencent grandement l'accès
à l'information et aux services. Le personnel peut, par exemple,
préjuger du choix que les femmes doivent faire en matière
de planning des naissances en fonction de l'âge de ces dernières,
de leur statut socio-économique, de leur origine culturelle ou
en fonction de leurs habitudes de vie. Il peut conséquemment restreindre
l'information donnée et limiter la capacité des femmes de
prendre des décisions éclairées.
Ainsi, l'augmentation du taux de grossesse à l'adolescence depuis
la fin des années 1980 a amené plusieurs personnes à
croire que les adolescentes ne sont pas capables de prendre la pilule
sur une base quotidienne ou d'utiliser un contraceptif correctement. Ces
préjugés influencent les contraceptifs suggérés
aux adolescentes pour se protéger de la grossesse et des maladies
transmises sexuellement. Conséquemment, ces personnes pensent qu'il
est préférable de prescrire des méthodes de longue
durée, telles que le Depo-Provera, efficace sur trois mois sans
que la jeune femme n'ait à prendre ni à faire quoi que ce
soit. D'ailleurs, depuis quelques années, la notion de double protection
est promue par différents spécialistes comme faisant partie
d'un comportement sexuel responsable. Ceux-ci privilégient les
méthodes théoriquement plus efficaces que sont les contraceptifs
hormonaux, en plus de l'emploi du condom comme protection contre les maladies
transmises sexuellement. Pourtant, le condom à lui seul est une
méthode de contraception efficace, encore plus s'il est utilisé
avec un spermicide.
De plus, dans notre société, avoir une relation sexuelle
signifie avoir une pénétration, et pour qu'elle soit source
de plaisir, il ne doit pas y avoir d'interruption entre ce qui est appelé
les préliminaires et la pénétration. Ce préjugé
est aussi présent chez le personnel des services de planning et
peut les amener à privilégier les méthodes invisibles
puisque celles-ci conviennent au schéma de la relation sexuelle
complète sans interruption. Le personnel suggère principalement
les contraceptifs oraux et le Depo-Provera comme méthodes contraceptives.
Très peu donne de l'information sur les méthodes dites douces
ou visibles (sauf pour ce qui est du condom masculin) et sur les méthodes
de repérage de l'ovulation. Cet état de fait révèle
un certain manque de confiance ou de connaissances envers ces méthodes.
Selon beaucoup de femmes, le personnel intervenant a aussi souvent tendance
à banaliser les effets secondaires des méthodes hormonales
et à mettre une emphase excessive sur les inconvénients
des autres méthodes. Ces témoignages démontrent encore
une fois les préjugés qu'entretient le milieu médical
en faveur des méthodes hormonales au détriment des autres
choix possibles.
Plusieurs des femmes qui ont participé à notre enquête
ont été taxées d'irresponsables lors de leur demande
de la pilule du lendemain ou d'avortement. On présume qu'elles
n'ont pas pris de contraception, qu'elles «n'ont pas fait attention».
Pourtant, plusieurs femmes demandent ces services à cause d'un
échec de la contraception. Cette attitude augmente le sentiment
de culpabilité des femmes et leur désir de se cacher, et
mine leur confiance en elles.
Ces quelques exemples démontrent que les préjugés
peuvent influencer le libre choix de même que la qualité
des services offerts en planning des naissances. Les valeurs de chaque
personne qui intervient auprès des femmes ont aussi un impact si
elles ne sont pas clairement identifiées. Ainsi, sa conception
de la maternité, de la famille, des conditions dans lesquelles
il est acceptable d'avoir des enfants (le revenu, les conditions de vie,
etc.) peuvent amener une personne à filtrer les informations, à
orienter le choix ou à choisir à la place des femmes.
La morale peut aussi faire obstacle à l'accès aux services
de planning. Par exemple, le fait que les services de planning des naissances
ne soient pas considérés comme étant médicalement
requis (à moins qu'il y ait menace sérieuse à la
vie) permet au médecin de refuser de pratiquer des gestes médicaux
si ceux-ci vont à l'encontre de ses valeurs morales. Ainsi, un
médecin peut refuser de pratiquer des avortements, de prescrire
un contraceptif ou de stériliser une femme pour ces motifs alors
qu'il ne peut refuser de poser un acte médicalement requis. Cette
réalité limite particulièrement l'accès à
l'avortement puisque peu de médecins (seulement une quarantaine
au Québec) acceptent d'en effectuer et que rien ne les encourage
à le faire. Un médecin, aussi bien qu'une travailleuse sociale,
une enseignante ou une infirmière, qui ne donne pas toute l'information
sur les moyens contraceptifs, les services et les techniques d'avortement
ou encore qui ne réfère pas aux endroits qui pourraient
fournir ces informations, limite le choix de la femme qui vient consulter,
exerçant ainsi un certain contrôle sur la vie reproductive
de cette femme.
retour en haut
L'absence d'éducation sexuelle
Le programme de formation personnelle et sociale du ministère de
l'Éducation du Québec a été graduellement
aboli à partir de 2001. Ce programme consacrait quelques heures
à l'éducation sexuelle durant l'année scolaire, au
primaire et au secondaire. À notre connaissance, aucune évaluation
n'a été réalisée des impacts de ce programme
avant de décider de le modifier en profondeur.
Bien que l'éducation sexuelle soit présente dans la plupart
des écoles, elle est souvent enseignée par des professeurs
qui sont extrêmement inconfortables avec cette matière (McDonald,
1996, p. 3). Le fait que le ministère de l'Éducation du
Québec prévoit intégrer de façon transversale
le contenu de l'ancien programme au sein de divers cours déjà
existants nous questionne sur la préparation et l'aisance des professeurs,
formés pour enseigner d'autres matières, à aborder
la sexualité. Encore aujourd'hui, la sexualité n'est pas
un sujet qu'on discute aisément. Une grande partie de la population
n'est pas à l'aise d'aborder ces questions; il en est de même
pour le corps enseignant et les personnes intervenant en santé
et en services sociaux.
Parallèlement, les CLSC manquent de ressources pour remplir leur
mandat en matière d'éducation et de prévention, cela
affecte leur niveau de collaboration avec le milieu scolaire et leur capacité
de rejoindre les jeunes et les adultes dans d'autres milieux. Les femmes
adultes manquent de ressources afin de pouvoir discuter de l'harmonisation
de leur vie sexuelle avec des choix en matière de contraception,
d'avortement, etc., tout comme les jeunes femmes lesbiennes ou bisexuelles
qui sont, en plus, confrontées avec la discrimination face à
l'homosexualité. Pourtant, l'éducation sexuelle est primordiale
afin de pouvoir encourager des comportements harmonieux et responsables.
retour en haut
L'absence de statistiques
II est actuellement très difficile de réaliser un portrait
de la réalité des femmes face au planning des naissances.
Cette recherche s'est, entre autres, avérée nécessaire
vue l'absence de données sur les services de planning des naissances
au Québec. Aucune statistique n'est recueillie sur l'ensemble des
méthodes de contraception utilisées par les femmes. Les
seules données statistiques portent sur les méthodes qui
demandent une prescription, comme les contraceptifs oraux.
Au niveau de l'avortement, une certaine amélioration a été
constatée ces dernières années grâce, entre
autres, à la participation du personnel intervenant en CLSC qui
fournit sa propre compilation. Cependant, la présentation des statistiques
qui comparent le nombre d'avortements avec le nombre de naissances vivantes
ne nous donne pas un portrait réel du pourcentage de femmes en
âge de procréer qui ont eu recours à cette intervention.
Le manque de précision dans la terminologie employée peut
aussi nous priver de données importantes. Par exemple, la collecte
des données permet-elle de faire une distinction entre un avortement
sur demande de la femme, un avortement recommandé à la suite
d'un diagnostic prénatal ou un avortement d'embryon surnuméraire
dans le cadre d'un processus de fertilisation in vitro?
Il est donc ardu de traduire la réalité des femmes en
matière de santé reproductive. Les femmes changent combien
de fois de contraceptif au cours de leur vie? L'apparition du diagnostic
prénatal a-t-il contribué à l'augmentation du nombre
d'avortements au Québec? Les problèmes d'infertilité
chez les femmes sont-ils en augmentation au Québec? Les causes
possibles sont-elles recensées? Savons-nous combien de femmes ont
eu recours à la pilule du lendemain? Les demandes ont-elles augmenté
au fil des ans? Savons-nous combien d'heures sont vouées à
l'éducation sexuelle? Le temps alloué à cette matière
a-t-il augmenté ou diminué ces dernières années?
Y a-t-il des liens à faire avec le taux de grossesse à l'adolescence?
Recensons-nous les services et les ressources à la disposition
des femmes en matière de planning?
Il devient de plus en plus nécessaire de disposer d'un système
gouvernemental permettant de recueillir ces données afin de mieux
comprendre la réalité des femmes relative au planning des
naissances, et ce, selon leur âge et leur région. Ces données
devraient être mises à la disposition de tous les réseaux
d'intervention concernés par la santé reproductive. Certes,
cette recherche-action tente de répondre en partie à certaines
de ces questions, mais de telles recherches devraient être financées
et entreprises de façon régulière et devraient couvrir
l'ensemble des aspects de la santé reproductive des femmes et des
hommes.
retour en haut
La médicalisation de la reproduction
La santé reproductive des femmes s'est complexifiée depuis
les années 1950 avec l'avènement de la médicalisation
de la reproduction et de la santé des femmes. La médicalisation
constitue un processus par lequel des phénomènes non médicaux
en arrivent à être définis et traités comme
des problèmes médicaux en fonction d'une approche centrée
sur les maladies et les désordres. Peu à peu, il y a eu
surmédicalisation et omniprésence des technologies sans
que les impacts sur la société et sur la santé n'aient
été débattus ni évalués. Ceci a d'autant
plus d'importance que les produits et les technologies dont nous parlons
en santé reproductive concernent des femmes en santé.
Ce phénomène a débuté avec la grossesse
et l'accouchement, par la prise en charge médicale de la maternité.
Porter un enfant aujourd'hui n'est plus défini comme une expérience
normale, mais bien comme une expérience «à risque
et porteuse de dangers éventuels» (Quéniart, 1990).
En plus de médicaliser la maternité, c'est maintenant
l'ensemble du cycle reproducteur des femmes qui est défini et traité
comme un problème médical. On retrouve aujourd'hui des médicaments
pour pallier au syndrome prémenstruel. Ces médicaments (dont
le Prozac, recommercialisé par la compagnie Eli Lilly sous le nom
de Serafem) n'ont-ils été mis en marché que pour
les 5 à 10 % de femmes qui souffrent réellement de symptômes
prémenstruels sévères (RQASF, 2000, p. 4)? Les recherches
sur le contraceptif oral qui réduit les menstruations vont bon
train. Cette «pilule» permettra aux femmes de n'avoir des
menstruations que quatre fois par année, car, selon le Dr Freedolph
Anderson, responsable de l'étude clinique: «il n'y a aucune
bonne raison médicale aux menstruations». (La Presse, 25
août 2000). Les femmes ménopausées sont la cible d'une
intense publicité qui cherche à les convaincre d'adopter
l'hormonothérapie de remplacement (prise d'hormones pour contrer
les effets liés à la ménopause). Ainsi, la ménopause
n'est plus considérée comme une étape normale de
la vie de toute femme mais bien comme une épreuve engendrant toutes
sortes de maux nécessitant un traitement.
Cette vision du cycle reproducteur des femmes amène le milieu
médical à promouvoir des traitements médicaux aux
processus normaux, dont les impacts à moyen et à
long terme sur la santé des femmes restent encore à déterminer.
Cette vision transforme aussi la perception même des femmes face à leur propre corps. Plusieurs perdent confiance en leur capacité à vivre les étapes normales de leur cycle reproductif ou
encore à vivre leur sexualité sans avoir recours à
des médicaments ou sans besoin d'assistance médicale.
Certes, la médicalisation a permis d'améliorer plusieurs
aspects de la contraception et de la reproduction. Cependant, elle est
en train de prendre toute la place, dénigrant d'une certaine manière
les cycles normaux de la vie des femmes en les rendant problématiques
ou «à risque», niant le savoir et les compétences
des femmes face à leur corps et leur capacité de faire un
choix éclairé sans dépendance face au système
médical.
retour en haut
L'industrie pharmaceutique
Durant les dernières années, l'industrie pharmaceutique
est devenue l'industrie la plus rentable du monde. Depuis l'avènement
de la pilule, les compagnies pharmaceutiques sont devenues des actrices
incontournables dans le domaine de la santé reproductive. Ce domaine
leur offre un marché lucratif puisqu'il rejoint toutes les femmes
à un moment ou un autre de leur vie entre la puberté et
la vieillesse.
Les compagnies ont investi beaucoup d'argent dans la recherche de contraceptifs
de haute technologie, tels les stérilets, les contraceptifs injectables
et les implants, et très peu dans les méthodes de barrière.
Les méthodes hormonales et les stérilets sont théoriquement
plus efficaces, mais plus risqués pour la santé des femmes.
Ces méthodes sont aussi généralement plus lucratives
parce qu'elles font appel à des technologies plus dispendieuses,
mais aussi parce qu'elles nécessitent le recours à d'autres
traitements pour remédier à leurs effets secondaires et
leurs conséquences sur la santé (Tardif, 1993, p. 26).
Depuis les années 1970, les standards d'expérimentation
des méthodes contraceptives sont devenus plus sévères
et impliquent des coûts plus élevés pour les compagnies.
De plus, craignant une augmentation des poursuites judiciaires en raison
des effets secondaires des contraceptifs (telles que celles relatives
au stérilet Dalkon Sheild), l'industrie pharmaceutique a diminué
l'investissement de fonds dans la recherche contraceptive. Aujourd'hui,
ce sont principalement des organisations non gouvernementales, des instances
gouvernementales et des agences internationales préoccupées
par les problèmes de surpopulation et de contrôle des populations
qui investissent dans la recherche en matière de contraception.
Là aussi, les orientations privilégiées quant aux
développement de nouveaux contraceptifs mènent à
la production de technologies très efficaces, qui ont une longue
durée et sur lesquels l'utilisatrice n'a pas de contrôle.
Par exemple, la recherche présentement en cours sur la contraception
immunologique, aussi appelée «vaccin» antifertilité,
n'est guère réconfortante pour les femmes préoccupées
par les effets possibles sur leur santé. Ce «vaccin»
présente peu de promesses d'augmenter le nombre de choix qui s'offrent
aux femmes.
Au Canada, la publicité de médicaments vendus sous ordonnance
médicale, ce qui inclut les contraceptifs, est illégale.
N'ayant pas accès aux consommatrices directement, les compagnies
pharmaceutiques font la promotion de leurs produits auprès des
médecins et des infirmières en utilisant divers moyens:
distribution d'échantillons gratuits, cadeaux, financement de congrès,
de revues médicales, d'équipement hospitalier, etc. Les
pressions sur les médecins sont grandes. Depuis 1980, avec l'augmentation
du nombre de personnes porteuses du VIH ou atteintes du sida, la promotion
du condom est devenue aussi rentable que celle des méthodes hormonales.
Cependant, les autres méthodes telles que le diaphragme et la cape
cervicale occupent peu de place dans les plans de promotion des compagnies.
Une compagnie pharmaceutique qui oriente sa recherche et sa promotion
vers des méthodes chimiques rentables plutôt que vers l'ensemble
des méthodes dirige et restreint le choix des femmes. Pour avoir
un autre son de cloche, les femmes et le personnel médical doivent
avoir accès à des informations provenant de sources variées.
Malheureusement, les autres sources d'information demeurent rares.
retour en haut
Le mouvement anti-choix (pro-vie)
Malgré le fait que plus de 80 % de la population québécoise
favorise le libre choix (La Presse, 9 septembre 2000), il existe toujours
une opposition soutenue aux droits des femmes en matière de santé
reproductive provenant de groupes conservateurs, anti-féministes
ou religieux. La montée de la droite encourage ce phénomène.
Le mouvement s'internationalise et ses stratégies sont souvent
influencées par le mouvement anti-choix des États-Unis.
Des menaces de mort envers les personnes qui pratiquent des avortements
jusqu'au financement de poursuite judiciaire pour faire reconnaître
les droits du foetus, les actions du mouvement anti-choix sont variées
et de plus en plus sophistiquées. Le mouvement anti-choix investit
aussi les conférences mondiales portant sur les droits des femmes
afin de s'opposer à leur reconnaissance et ralentir le travail
des groupes en leur faveur, comme ce fut le cas au cours de la dernière
réunion de la Commission préparatoire de Beijing+5 tenue
à New York en mars 2000 (Druelle, 2000).
Au Québec, le mouvement anti-choix se mobilise pour occuper les
sièges d'usager sur les conseils d'administration d'établissements.
Grâce à différentes stratégies, il amène
régulièrement à l'ordre du jour les débats
sur la pertinence du maintien des services de planning dans le contexte
de redressements administratifs et budgétaires. Au printemps 1994,
par exemple, trois CLSC de la région de Montréal ont vu
leurs services menacés pour ces raisons. Le mouvement se mobilise
aussi pour occuper les conseils scolaires et comités de parents
afin de s'opposer aux programmes d'éducation sexuelle dans les
écoles. Leurs actions ne se limitent donc pas aux services d'avortement,
mais à tout ce qui touche les droits des femmes en matière
de santé reproductive.
retour en haut
La contrainte à la maternité
Les femmes ont des enfants pour une foule de raisons. Bien que le choix
d'avoir un enfant semble à prime abord très personnel, le
désir d'enfant est aussi influencé par les normes et les
pressions sociales. Par exemple, les religions font de la maternité
le seul rôle social valable pour les femmes même si une majorité
d'entre elles acceptent que la femme occupe d'autres rôles. En fait,
ces visions nous dictent que d'avoir des enfants fait partie du cycle
«normal» de la vie.
Ainsi, les femmes qui ne désirent pas d'enfant sont souvent incomprises,
perçues comme étant égoïstes ou carriéristes,
ou encore comme des femmes qui ne seront jamais accomplies, qui ne sont
pas, somme toute, de vraies femmes. «La maternité est-elle
toujours pour nous toutes un passage obligé pour accéder
au sens ultime de nos vies? Quelle marge de liberté, individuelle
et collective, avons-nous gagnée quant aux "choix" de
la maternité? Dépasse-t-elle le seul droit de réduire
le nombre et le moment de nos maternités?» (Desmarais, 1999,
p. 382).
retour en haut
Les rapports femmes-hommes
L'autonomie des femmes en matière de santé, notamment la
santé reproductive, a constitué et constitue toujours un
enjeu fondamental des relations égalitaires entre les hommes et
les femmes. Le mouvement féministe a souvent dénoncé
l'appropriation collective et privée du corps des femmes par les
hommes, de même que la contrainte à la maternité et
à l'hétérosexualité. Selon cette analyse,
une telle dépossession de leur corps implique que les femmes n'ont
ni pouvoir ni autonomie sur ce dernier, ni, par le fait même, sur
leur santé et leur fonction reproductive. «[...] on peut
demander l'égalité autant qu'il est possible, cette égalité
ne peut être obtenue sans le contrôle du pouvoir de reproduction.»
(De Koninck et collab., 1983, p. 194). Ainsi, les rapports de force, de
pouvoir et la capacité des femmes de négocier sur une base
égalitaire autant au plan sociétal qu'au sein de leurs couples
influencent grandement leur autonomie en matière de santé
reproductive.
Avec la Charte des droits et libertés de la personne,
les Québécoises ont acquis une égalité de
droit dans tous les domaines, tant dans la sphère publique que
privée. Dans les faits cependant, la réalité est
tout autre. La division sociale des tâches et des rôles entre
les hommes et les femmes, qui confine les femmes à des rôles
sociaux encore largement dévalorisés, tant au travail que
dans la famille, constitue une source continuelle de tensions qui ne reflètent
pas l'égalité entre les sexes. Encore aujourd'hui, les femmes
vivent un contexte socio-économique caractérisé par
des inégalités sociales entre les femmes et les hommes.
Les femmes sont plus pauvres que les hommes. Au travail, leur revenu
est moins élevé que celui des hommes, leurs emplois sont
plus précaires et elles sont systématiquement plus nombreuses
à avoir moins d'autonomie décisionnelle au travail. Le recensement
de 1990 démontre une plus forte proportion de femmes vivant sous
le seuil de la pauvreté, et ce, pour tous les groupes d'âge.
Les études récentes confirment que l'appauvrissement des
femmes s'accentue.
Le rôle traditionnel des femmes au foyer et leur confinement au
rôle de mère n'est pas étranger à leur condition
socio-économique. Encore aujourd'hui, ce sont principalement les
femmes qui assument les responsabilités liées à la
maternité et qui s'occupent des enfants. Leur pauvreté est
souvent directement reliée à la perte de revenu associée
aux grossesses, à la monoparentalité, à l'appauvrissement
consécutif à la séparation du couple, à l'accès
difficile aux promotions à cause des responsabilités familiales,
aux inégalités qui subsistent sur le marché du travail,
etc. Malgré la présence accrue des femmes sur le marché
du travail au cours des vingt dernières années, ce dernier
ne s'est pas adapté à ce changement et très peu de
mesures ont été prises pour favoriser la conciliation travail-famille-vie
privée. «(...), la majorité des entreprises, par la
rigidité de leur organisation et de leur culture, continuent de
fonctionner comme si les travailleuses et les travailleurs n'avaient pas
de famille ou comme si cette responsabilité était encore
du ressort entier et exclusif... d'une épouse à la maison!»
(Minguy, 1994, p. 3). Pourtant, il est reconnu que le stress qu'entraîne
la conciliation travail-famille est «le facteur le plus significatif
dans l'apparition de la dépression chez les travailleuses et une
des principales causes d'absentéisme des femmes au travail.»
(Minguy, 1994, p. 4)
Ce contexte a un impact important sur la santé physique et mentale
des femmes. Elles sont ainsi plus souvent malades que les hommes, sont
aussi plus affectées par l'isolement, la détresse psychologique
et les problèmes de santé mentale. À cause de leur
position sociale jugée «inférieure» et de leur
absence de pouvoir, les femmes sont plus souvent agressées, violentées,
violées et parfois même tuées, et ce, dans toutes
les sociétés (Lapierre, 1998, p. 7).
retour en haut
Les femmes et le pouvoir
Les relations inégales entre les femmes et les hommes et les responsabilités
familiales expliquent en partie la place occupée par les femmes
dans les structures du pouvoir, place qui est encore aujourd'hui minoritaire,
malgré le fait que les femmes représentent 52 % de la population.
Les politiques et les décisions ayant un impact sur la santé
sont donc prises majoritairement par des hommes. Pourtant, les femmes
sont les principales utilisatrices des services de santé et de
médicaments. Elles constituent aussi la majorité des travailleuses
et des bénévoles œuvrant dans le secteur de la santé.
Elles devraient donc se retrouver en plus grand nombre aux postes de décision.
Même si la situation change, lentement, nous sommes encore loin
du compte.
Il n'est donc pas surprenant de constater que la spécificité
des femmes en matière de santé n'est pas encore très
reconnue ni prise en considération dans diverses instances décisionnelles
touchant la santé. Selon la Coalition féministe pour une
transformation du réseau de la santé et des services sociaux,
les préoccupations liées à la spécificité
des femmes en matière de santé sont complètement
absentes des discussions des conseils d'administration des régies
régionales. Les femmes y sont d'ailleurs sous-représentées.
De plus, les comités femmes des régies, créés
pour pallier à cette lacune, sont peu influents ou simplement inexistants
(Matte, 1997, p. 24).
Et lorsqu'elles existent, la majorité des politiques relatives
à la santé des femmes sont peu ou pas connues. «Ces
politiques sont mal publicisées ou ne sont tout simplement pas
appliquées au niveau local. De plus, certaines d'entre elles favorisent
l'approche clientèle excluant les personnes n'entrant pas dans
les critères de sélection, accentuent la priorité
du curatif sur le préventif ou encouragent la responsabilisation
et la culpabilisation des femmes.» (RQASF, 1999, p. 15).
L'absence des femmes dans les lieux de décision représente
donc un obstacle à une représentation équitable des
intérêts des femmes et des hommes, à la reconnaissance
des préoccupations des femmes, de même qu'à la reconnaissance
de leur spécificité en matière de santé. Même
si de grands pas ont été faits en matière d'égalité
entre les femmes et les hommes au Québec, le contexte socio-économique
dans lequel les femmes évoluent constitue un important obstacle
à leur bien-être, leur santé et leur autonomie.
retour en haut
Le facteur démographique
Le corps des femmes et leur capacité reproductrice se retrouvent
souvent au cœur des débats démographiques. La croissance
des populations à l'échelle planétaire et les pressions
qu'elles exercent sur l'environnement et les ressources disponibles en
inquiètent plus d'un. Les politiques de contrôle de population
qui cherchent à contrer ce problème sont par contre souvent
basées sur une philosophie qui voit les femmes et «leur frénésie
reproductrice» comme étant la principale cause du problème
de la surpopulation.
Ainsi, plutôt que de chercher à modifier les facteurs d'ordre
économique et social qui affectent les changements démographiques,
les programmes de contrôle des populations s'attaqueront en premier
lieu à contrôler la fertilité des femmes. Trop souvent,
ces programmes sont effectués de manière coercitive, échangeant
contraception contre sac de riz, favorisant des contraceptifs longue durée
plutôt que des méthodes réversibles ou encore privilégiant
la stérilisation aussi massive que possible, et forcée si
nécessaire. Ainsi, une décennie après la mise en
place d'un programme de stérilisation à l'échelle
du pays en République dominicaine, l'âge moyen des femmes
stérilisées étaient de 23 ans. (Baez, 1993, p. 21).
D'autre part, le faible taux de natalité des pays occidentaux
et le vieillissement de la population inquiètent tout autant. Encore
une fois, le discours sur la décroissance démographique
tend à imputer aux femmes le déficit, par rapport au seuil
de remplacement des générations, de la fécondité
actuelle. «En général, l'approche des chercheurs consiste
à scruter les comportements, les aspirations, les motivations des
individus. Rarement fait-on référence à une perspective
plus large liant l'histoire démographique des deux siècles
derniers et les transformations sociales.» (Lavoie, 1990, p. 177).
Au Québec, la préoccupation démographique s'est
déjà traduite par l'adoption, entre autres, de mesures financières
visant à encourager les familles de trois enfants et plus. Bien
que cette mesure ne soit plus en vigueur, les nouvelles dispositions en
matière de famille visent toujours l'augmentation du nombre d'enfants.
Est-ce un hasard si depuis l'apparition de la préoccupation nataliste
au Québec les ressources vouées à la promotion du
planning des naissances ont grandement diminué? Est-ce un hasard
si les stratégies familiales du gouvernement québécois
sont l'objet d'une politique (donc accompagnées de ressources financières
nécessaires), alors que les stratégies en planification
des naissances ne sont l'objet que de simples orientations?
Le droit des femmes à la maternité, à l'avortement
et à la contraception sur une base volontaire et dans des conditions
sécuritaires est un droit fondamental. Ce droit est par contre
trop souvent dénaturé pour des raisons d'ordre démographique
par des politiques de contrôle de populations ou par des mesures
natalistes visant à contrôler et influencer le choix des
femmes.
retour en haut
Conclusion
Les obstacles au libre choix et à l'accès à des services
de planning qui répondent aux besoins des femmes sont, nous venons
de le voir, divers. Ils peuvent être d'ordre économique,
social, politique ou encore démographique. Ils nous font voir que
divers intérêts extérieurs et que plusieurs acteurs
interviennent dans la vie reproductive des femmes.
Que ce soit les décideurs et leurs politiques en matière
de santé ou en matière de contrôle des populations,
l'industrie pharmaceutique, son influence et ses intérêts
économiques, le milieu médical et son emprise grandissante
sur la santé reproductive des femmes, la société
et ses tabous face à la sexualité, sa morale, ses valeurs
et ses préjugés qui portent un jugement sur le comportement
des femmes, ou encore le système patriarcal qui fait peu de place
à la parole, à l'expérience et à l'expertise
des femmes, la dévalorise et la confine à des conditions
de vie défavorables, en matière de santé reproductive,
les femmes ne sont pas les seules à chercher à contrôler
leur sort.
L'exercice du libre choix, dans un tel contexte, n'est pas simple non
plus. En étant conscientes de ces divers intérêts,
pressions et influences qui interviennent en matière de santé
reproductive, les femmes font un premier pas vers une prise de décision
plus éclairée. Parallèlement, la prise de parole
des femmes et leurs expériences peuvent influencer les politiques
en matière de santé reproductive et les services qui s'y
rattachent.
Depuis plus de trente années, les femmes ont franchi plusieurs
obstacles pour obtenir des droits dans le domaine de leur santé
reproductive et des services publics en matière de planning des
naissances. Plusieurs gains ont été réalisés
mais de nombreuses embûches demeurent.
Note: Texte composé d’extraits
tirés librement du document: Le
planning des naissances au Québec: portrait des services et paroles
de femmes (pdf) 2001 |