Trouver l’amour quand on est aveugle

Chronique radio du 14 février 2017 à l’émission Gravel le Matin, sur les ondes d’Ici Radio-Canada Première.

Transcription:

Alain Gravel: Tout autre registre, autre atmosphère, 14 février, St-Valentin, vous nous parlez de l’amour chez les aveugles ou les malvoyants.

Intervieweur- Hugo Lavoie: Évidemment, on a l’expression en tête, l’amour est aveugle, mais dans les faits, comment ça marche? Comment on drague? Comment on rencontre? Comment on « crouse », finalement, quand on est aveugle ou presque? Alors, j’ai rencontré Luc Fortin, cinquantaine, travaille dans les communications, lui il est aveugle. Et Christine Rousseau, elle est malvoyante, elle voit un petit peu, une vue périphérique, assez peu, jeune trentaine, avocate, animatrice de l’émission ça me regarde sur AMI-télé où Luc fait lui aussi des chroniques. Bref, ils se connaissent les deux. Je les ai rassemblés et j’ai posé toutes les questions niaiseuses qui me passaient par la tête, ou à peu près, à commencer par, « mettons » qu’on arrive dans un bar, on est aveugle ou malvoyant, comment ça marche?

Luc Fortin: Je peux te dire comment ça ne fonctionne pas. Ça, j’ai du succès là-dedans (rires). Premièrement, moi je n’irais pas dans un bar.

Hugo: Pourquoi?

Luc: Parce que c’est bruyant. J’utilise un réseau téléphonique de rencontre, ce qui me permet d’entendre les voix, la diction, parce que pour moi, ça c’est le premier élément qui me séduit, puis si c’est agréable, je vais l’inviter à prendre une soupe.

Christine Rousseau: Moi mes rencontres ne se sont pas passées du tout dans les bars.

Hugo: On se rencontre comment?

Luc: Je pense que la majorité des personnes qui ont un handicap visuel, ce sera dans un environnement que la personne côtoie régulièrement.

Christine: Le plus gros de mes rencontres se sont faites à travers mes études. De manière réaliste, on est quand même dans une société où encore, c’est bien vu en tout cas qu’un homme fasse les premiers pas. C’est sûr que j’ai eu un avantage. C’est sûr que l’inconvénient, c’est que les timides qui sont parfois les plus gentils au fond, ou qui ont peut-être une perspective un peu plus à long terme, eux on va les perdre.

Hugo: Est-ce que la cécité rebute un conjoint.e potentiel.le?

Luc: Si je prends supposons le réseau téléphonique de rencontre, moi on me le dit « ah non ça ne m’intéresse pas quelqu’un qui ne voit pas » parce que je leur dis, ça fait partie de moi.

Christine: Je pense que ça pose la question aussi de quand est-ce qu’on le dit, disons si j’étais sur les médias sociaux ou sur des réseaux où je devrais avoir une petite bio, ça ne ferait pas partie de ma description. Est-ce que c’est mauvais, est-ce que c’est bon? Je pense que c’est à chacun de le choisir, mais moi non.

Hugo: Une fois qu’on a un premier contact avec quelqu’un généralement, on va se le dire entre nous, on aime ça savoir si la personne elle est belle ou s’il est beau, comment on fait?

Luc: Je me souviens une fois où j’avais une rencontre dans un restau, et j’avais demandé à une amie, je savais très bien qu’elle travaillait pas trop loin, puis je lui ai dit « arrive au milieu du repas, fait semblant que…allo, comment ça va… Si elle répond à mes critères, tu me fais la bise sur la joue droite, et sinon fais-moi la bise sur la joue gauche ». Elle m’a fait la bise sur la joue gauche. (rires)

Hugo: La dame qui était avec vous s’en est rendu compte?

Luc: Elle l’a su tellement facilement. On était pas subtils semble’il. (rires)

Christine: Quand j’ai connu mon conjoint, j’avais une collègue de travail qui me disait, Christine, tu me dis qu’il est vraiment « cute », je te rappelle que tu as quand même un petit problème de vision (rires) je pense que je serais mieux de vérifier ça pour toi. Je lui montre une photo, et puis elle me dit « ah ok, c’est correct tu peux continuer ». (rires)

Luc: C’est pas parce qu’on est aveugles que le physique ne nous intéresse pas. La beauté du coeur, là, j’ai hâte qu’on en revienne! (rires) Ma mère va m’appeler! (rires)

Hugo: Qui ne veut pas une belle fille?

Luc: Ça fait tellement superficiel!
Christine: Honnêtement, c’est vrai qu’on ne s’attend pas à ça, j’imagine là, moi-même je m’attendrais à ce qu’une personne qui a perdu la vue se concentre sur d’autres choses que…

Luc: Mais je ne veux pas qu’une belle fille!

Christine: Est-ce que ça va être quelque chose qui est typiquement aux femmes? Oui, on veut un minimum au niveau du physique, mais on s’attarde davantage à ce qui est à l’intérieur.

Hugo: Ça c’est le cliché!

Christine: C’est ça! C’est le cliché, mais je pense que je suis vraiment bien dedans! (rires) Ça c’est très bien fini, je l’ai marié!

Luc: C’est tellement pas juste, voyons dont c’est trop facile!

C: C’est comme dans les films!

(rires)

Alain Gravel et Hugo: Comme dans les films!

Hugo: Écoutez mesdames, si vous voulez rencontrer Luc, et si vous êtes plutôt belle (rires) … Là il faut dire que je ne connais pas ses critères, je n’ai pas la liste des critères.

Alain: La beauté c’est relatif! Mais ça demeure la vitrine de la présence d’une personne, ce qui permet à la personne par la suite d’aller découvrir d’autre chose!

Hugo: Et voilà un des défis auxquels font face les personnes malvoyantes, il faut des fois avoir l’aide d’un.e ami.e pour savoir si on est dans les critères recherchés plus ou moins. Alors bref, Luc Fortin, Christine Rousseau merci beaucoup d’avoir partagé ça aujourd’hui, on va mettre ça sur nos réseaux sociaux!

Alain: Bon signe, c’est joue gauche ou joue droite?

(rires)

Hugo: Il faut s’entendre d’avance! Il ne faut pas se tromper!

Alain: Merci Hugo!